Une originale et intelligente double production

Manga-Café

Manga-Café. (Photo: Elisabeth de Sauverzac)

Manga-Café, opéra de Pascal Zavaro (livret et musique) d’après un fait divers japonais. Création.
Trouble in Tahiti, opéra de Leonard Bernstein (livret et musique). Crée au Festival of the Creative Arts on the campus of Brandeis University à Waltham, Massachusetts, le 12 Juin1952.
Première de cette production à l’athénée – Théâtre Louis Jouvet, le 8 juin 2018.

Éléonore Pancrazi, mezzo-soprano
Laurent Deleuil, baryton
Morgane Heyse, soprano
André Gass, ténor
Philippe Brocard, baryton

Ensemble Les Apaches
Direction musicale: Julien Masmondet
Mise en scène: Catherine Dune

Musique:
Mise-en-scène:

Trouble in Tahiti

Trouble in Tahiti. (Photo: Elisabeth de Sauverzac)

Trouble in Tahiti

Trouble in Tahiti. (Photo: Odile Motelet)

Trouble in Tahiti

Trouble in Tahiti. (Photo: Elisabeth de Sauverzac)

Le Théâtre de l’Athénée propose ce mois-ci deux brefs opéras à la durée et aux formats similaires, sur le sujet de l’amour. Manga-café de Pascal Zavaro raconte l’histoire d’un héros de notre temps, un adolescent maladroit passionné de mangas et de jeux vidéo, qui protège une jeune femme dans le métro et après coup la séduit. C’est le fantasme du sauveur, la fleur bleue au fusil. Trouble in Tahiti raconte les grincements d’une vie maritale à l’ère du superconsumérisme, écho certain au voyage de noces de Léonard Bernstein dont l’homosexualité ne pouvait être publiquement assumée. L’entracte pourrait tenir lieu d’ellipse temporelle dans cette histoire d’amour, où la convention sociale du mariage brise la passion de la première rencontre, mais le contexte et la musique donnent le sentiment parallèle d’une remontée dans le temps.

Basées sur une même formule, avec un orchestre petit mais pluriel et un quintette de voix, les deux oeuvres se distinguent néanmoins par leur style musical. Avec Manga-café, Pascal Zavaro actualise le genre de l’opérette: changements d’ «humeur» rapides, second degré et jolis arabesques vocaux de coloratura. Deux atmosphères musicales alternent au gré de l’histoire: les scènes «masculines» au manga café où les trois gaillards martèlent leurs conseils à l’unison, accompagnés d’un inventif zapping mélodique, et les scènes plus romantiques où les voix des deux amoureux se répondent en canon, puis s’entrelacent. La partition est une succession haletante de jingles, où les instruments produisent une pluralité d’effets, agrémentés de quelques incursions informatiques. Les vents viennent en renfort pendant les airs du “héros”, les cuivres tambourinent, notamment dans la scène du métro, les cordes accompagnent le premier baiser d’une sensualité lascive. L’influence des opéras de Maurice Ravel et de John Adams se ressent.

Trouble in Tahiti de Léonard Bernstein sonne de loin comme une comédie musicale, même si le décalage entre les mélodies entêtantes du choeur et les paroles tantôt absurdes, tantôt violentes donnent à l’oeuvre une noirceur troublante. Tandis que le choeur fait une publicité tapageuse de l’American way of life, incarnation d’une société qui force un modèle de vivre sur ses membres, les dialogues entre les deux époux sont secs ou sourds. Les passages orchestraux, moins immédiatement mélodiques, expriment les grincements sous-jacents et comblent les silences laissés par les voix. L’air du soprano «There is a garden» est brillamment interprété par Eléonore Pancrazi, sa musique lancinante subtilement reprise par l’orchestre évoque la mélancolie d’une Madama Butterfly. Celui du baryton, éloge d’une virilité conquérante et contente de soi, se démarque par sa puissance. Il y a quelque chose de Pérec dans ces listes d’objets chantées, mais de franchement américain dans l’éloge de la «suburbia».

La mise en scène de Catherine Dune est vivante, efficace et délicatement absurde. Une avalanche de détails évoquent le monde virtuel des o-taku japonais: les farfelus acolytes du manga-café portent une perruque bleue, un haut-de-forme ou des robes japonaises, ils se promènent un poireau à la main et pianotent sur des lampes en forme de peluches derrière un mur de manga projeté. Le décor de Trouble in Tahiti est un jardin d’enfant avec ses barrières blanches qui volent en éclat, l’enfant-poupée est malmené tandis que le chœur poursuit sa réclame. Les tenues classiques, les cheveux gominés et le blanc impeccable des costumes transportent dans les années 1950.

Cette intelligente double production permet de ressusciter une œuvre moins jouée du répertoire, d’insérer une création originale dans la tradition opératique, tout en proposant une réflexion décalée, temporelle et a-temporelle, sur les relations amoureuses.

Il y a encore des représentations jusqu’au 14/6/2018.

Max Yvetot (Publié le 9/6/2018)

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