UN NOUVEAU GENRE D’OPERA: “KEIN LICHT” DE PHILIPPE MANOURY

Kein Licht

Ensemble (Photo : Vincent Pontet)

Kein Licht, Thinkspiel de Philippe Manoury et Nicolas Stemann. D’après Kein Licht (2011), Epilog ? (2012) et L’unique et sa propriété (Hello darkness, my old friend) (2017) d’Elfriede Jelinek. Traduction française Ruth Orthmann avec la collaboration de Christèle Ortu. Production de l’Opéra-Comique de Paris, le 18 octobre 2017.

Soprano: Sarah Maria Sun
Mezzo: Olivia Vermeulen
Contralto: Christina Daletska
Baryton;: Lionel Peintre
Le chien: Cheeky (Dressage : Karina Laproye)

Quatuor vocal & Chœur du National Theater, Zagreb
Orchestre United instruments of Lucilin
L’électronique de la production a été réalisée dans les studios de l’IRCAM

Direction musicale: Julien Leroy
Mise en scène: Nicolas Stemann

Musique:
Mise-en-scène:

Première création commandée par l’actuel directeur de l’Opéra Comique, Olivier Mantei, Kein Licht de Philippe Manoury est une œuvre résolument originale. Cet opéra, inspiré par deux textes du prix Nobel de littérature autrichien Elfriede Jelinek, Kein licht et Der Einzige, sein Eigentum, se divise en trois parties. La première raconte la catastrophe de Fukushima, la deuxième les conséquences une année après et la troisième le risque que représente l’élection de Donald Trump et ses tweets tonitruants. Alors que les deux premières parties dénoncent l’absurdité des sociétés humaines et les ravages qu’elles ont produits, la troisième met en garde contre l’oubli et rappelle que la menace d’une guerre nucléaire n’a jamais été aussi grande.

Le dispositif scénique est hétéroclite : quatre chanteurs, quinze musiciens, deux acteurs de théâtre, un chœur et un chien. Les textes d’Elfriede Jelinek sont tantôt lus, tantôt déclamés, des images et des vidéos sont projetés sur les murs, un bidon carré de liquide nucléaire et fluorescent se déverse sur la scène. Au centre de l’œuvre, les deux acteurs, A et B, interprètent tour à tour des employés d’une entreprise nucléaire qui clament leur innocence dans le désastre, deux Allemands fiers que leur pays ne produise plus d’énergie nucléaire bien qu’il achète de l’électricité à la France, ou deux personnes crédules qui répètent tout un fatras de fausses vérités inspirées par Donald Trump.

Comme vient le dire sur scène le compositeur lui-même, la vie est un palimpseste d’évènements, un délicat chaos de rencontres sans suite. Kein licht se veut représenter ce réel en mouvement, ces entrecroisements incessants et dissonants. L’œuvre se détache donc du schéma opératique classique, il n’y a ni début, ni fin, mais un sujet, l’omniprésence et l’imminence de la catastrophe. Les paroles s’entrechoquent, pleines de vérité, gorgées de mensonges, cacophonie littéraire et pot-pourri musical desquels émergent une ode à la défense de l’environnement et une dénonciation des modes de production humains.

Derrière le caractère sérieux du sujet, l’opéra est souvent drôle, de l’absurdité des personnages qui caricaturent les contradictions humaines au burlesque de la marionnette Atomi qui pleure d’être enfermée à vie dans une tombe de béton. L’ouverture de l’opéra est très belle: un chien superbement dressé glapit tandis qu’une trompette en sourdine se lamente au fond de la salle au milieu des grondements électroniques. Les parties chantées sont puissantes, bien qu’elles laissent une place mince au lyrisme; quelques passages pavanent la solennité d’airs wagnériens, lorsque les chanteurs prédisent les désastres à venir ou se lamentent sur la fatalité qui menace les hommes. L’accompagnement électronique est un délicat tintamarre de soupirs mécaniques, pianotement rond de sons confus, xylophone aquatique d’où jaillissent des bulles de métal. La machine dégurgite de la musique, soulignant l’absence de contrôle des hommes sur leurs créations. Les morceaux orchestraux sont paradoxalement économes et expressionnistes. Par moments, on croit entendre des accents de Richard Strauss et de Gustav Mahler, dans une version robotique.

On n’est pas ému par Kein licht, mais bousculé. Philippe Manoury propose pour décrire sa création le terme de «thinkspiel», contraction du verbe penser – to think – avec le genre historique du singspiel – pièce à chanter. La musique, bien qu’inventive, s’efface derrière le théâtre, central dans cette oeuvre. Kein licht est un spectacle surprenant, dont la force réside surtout dans sa capacité à adresser aux auditeurs un message engagé sur le monde.

Max Yvetot (Publié le 21/10/2017)

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